"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

mardi 1 mai 2018

Il y a 170 ans, l’esclavage était définitivement aboli en France.


Aboli par la Convention le 24 février 1794, l’esclavage avait été rétabli par Bonaparte en 1802. Quand la République est proclamée, en 1848, le Gouvernement provisoire, « considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine », y met fin définitivement. C’est un décret du 27 avril 1848, qui a aboli définitivement l’esclavage en France. Une victoire pour Victor Schœlcher « Elle n’a plus d’esclaves. Enfin la France a le bonheur d’être une République. ». Victor Schœlcher a participé à l'abolition de l’esclavage par décret, parce que l’Assemblée Nationale constituante n’etait encore réunie le 27 avril 1848. Elle confirmera la mesure à l’article 6 de la Constitution de la IIe République : « L’esclavage ne peut exister sur aucune terre française. ». Auteur du décret abolissant l’esclavage, Victor Schœlcher fut élu député à la Martinique et en Guadeloupe. Il opta pour la Martinique, ce qui fit entrer à l’Assemblée son colistier guadeloupéen Louisy Mathieu, un ancien esclave.

Mais à l’occasion de la commémoration de l'abolition de l’esclavage on voit fleurir des prises de positions qui refusent une certaine forme de repentance et une négation des mécanismes toujours en œuvre dans notre pays et qui sont issues de notre passé colonialiste et esclavagiste. : « Je ne vois aucune raison d'exprimer du regret pour un acte que je n'ai pas commis. Je ne suis responsable que de mes actes propres ainsi que de ceux de mes enfants. Point final. Merci de nous préserver de ce fardeau trop lourd qui ne nous appartient pas. » Mais qui parle de repentance, therme inventé par l’église catholique et repris par François Fillon ou bien encore Nicolas Sarkozi, lors de la dernière campagne présidentielle afin de justifier les bienfaits de la colonisation ? La repentance, ce mot systématiquement utilisé par la droite et les négationnistes... « Pour moi il n'y a pas de repentance à avoir et je suis de droite. C'est juste un moment T de l'histoire. J'assume ma position sans complexe et l'argumente » me dit Gilles Boutiron sur facebook

Pani pwoblèm’ Gilles, mais ceci dit, non, l'esclavage ne fut pas « juste un instant T de l'histoire », car à partir du 14ème siècle, l'Europe, dans sa soif de conquêtes va faire basculer l'Afrique dans une nouvelle ère. Avec les européens, la traite n'aura plus rien de comparable avec tout ce qui s'est passé auparavant. Le trafic d'êtres humains se resserre exclusivement sur l’Afrique équatoriale et par les moyens mis en œuvre, le nombre des déportations atteint des niveaux inégalés jusque-là. Non, l'esclavage ne fut sûrement pas « juste un détail de l’histoire » car cette traite et ses exactions, ses génocides et ses dominations, qui ont suivi, ont forgé des mécanismes de pensées qui sont encore à l'œuvre aujourd'hui. Michel Leeb, pour ne pas le citer, s’étonne toujours que l’on puisse trouver son sketch, « l’Africain », raciste alors qu’il l'a joué devant des publics africains et que ces derniers lui auraient simplement fait des remarques sur l’origine de son « accent africain ». L'humoriste et son sketch, se révèlent comme de formidables exemples de cette culture collective, blindée de clichés racistes, d’ignorance, de condescendance et de suprématie blanche issue de la colonisation et de l’esclavage. Ainsi la politologue, historienne et féministe française, Françoise Vergès reprend la déclaration de Michel Leeb qui évoque l’origine du blues, du jazz, du gospel et qui, selon lui, « l’Africain part des tribus africaines qui étaient prises par les Américains à l’époque comme des esclaves et là, ils ont créé leur monde à eux ». « l’Africain » ce tout abstrait ne « part » pas pour être ensuite « pris » par « les Américains » mais fut capturé, enfermé, déporté, vendu, maltraité par les européens. En vérité, la France aura été la deuxième puissance de la traite transatlantique, Nantes son premier port de traite.

Esclaves, une main d’œuvre maltraitée et crainte.

Sur les plages des caraïbes les captifs débarquent en tant que noirs dans un monde dominé par les blancs. Les noirs ne sont plus du Congo, ou de telle ou telle tribu, ils sont des noirs. De même, les marins ne sont plus de Londres, de Nantes ou de Bordeaux, mais ils sont les blancs. Ce qui se construit dans l’esclavage atlantique et ce qui est différent par rapport aux autres systèmes d’esclavages, c’est la construction de la race. Il y a le blanc-maître et l’esclave-noir. Ce terme de « blanc » n’existe pas avant les sociétés esclavagistes. Le terme de « blanc » se construit précisément dans les Antilles au 17ème siècle et a permis la construction de catégories raciales que nous utilisons toujours actuellement (noirs, blancs, métisses, …). La « race » est une arme de soumission, elle sert à graver dans la chair, la prétendue infériorité des uns et l’infinie supériorité des autres. Coupés de leurs racines, les noirs ne constituaient plus qu’une masse servile, sans nom et sans repère, que le « code noir » ne protégeait en rien, tant les sévices et tortures des maitres blancs n’étaient jamais condamnés. L’espérance de vie des esclaves dans les plantations était de 10 ans. Mal nourris et travaillant de 12 à 15 h par jour, les esclaves maigrissaient à vue d’œil. Leur espérance de vie était de 30 ans mais physiquement en paraissaient 70.

A la fin du 18ème siècle, aux Antilles et au Brésil, les noirs étaient largement majoritaires en nombre. Ils étaient partout, dans les champs, dans les commerces, dans les habitations et cela a commencé à développer une peur paranoïaque chez les blancs minoritaires. Une peur de la rébellion. Une peur de l’assassinat … et la révolte de St Domingue de 1791, qui dura 12 ans, leur donna raison et infligea à Napoléon sa première défaite militaire. Avec la proclamation de la première République Noire, qu’est aujourd'hui Haïti, la victoire de ces esclaves fait peser la peur de la contagion révolutionnaire à toutes les plantations. Cette peur et cette méfiance du noir se sont propagées jusqu’à nos jours dans l’inconscient collectif, même si personne n’acceptera cette idée surtout pas « le raciste non raciste », selon la qualification de Françoise Vergès. A l’instar de la peur du loup, la méfiance vis-à-vis de la personne noire explique encore aujourd’hui beaucoup de choses. Peur que l’on a vu suinter chez les afrikaners, lors de l’accession au pouvoir de Nelson Mandela en 1994 et qu'il s'empressa de rassurer. Et si l'on y réflechit un peu plus, on se rend compte que ce malaise, cette peur irrationnelle, cette méfiance xénophobe, chez l'Homme blanc, vis-à-vis des noirs se rapportent, en sourdine et dans les inconscients, à tous les anciens peulpes colonisés qui finiront tous par se rebeller. Notre société blanche se méfie, sans le dire, sans l'avouer du  « péril Jaune » ou de « l'arabe » qui sont tous vus (cf. les dernières revendications des Français d'orgines asiatiques qui veulent en finir avec les clichés et les préjugés) comme des citoyens annexes. La colonisation se répércute encore et toujours dans notre présent comme un retour de boomerang.

La liberté mais rien de plus !

A partir de la moitié du 19ème siècle, alors que l’esclavage illégale se poursuivait à partir de Zanzibar, s’est développée une idée que l’esclavage, acte condamnable pour les humanistes français ou anglais, était l’œuvre des autres. Aux yeux des philanthropes des plus grandes nations esclavagistes, la barbarie de la traite est maintenant celle des autres. A Zanzibar cette infamie devient celle des marchands arabo-Swahilis et ne concerne plus l’Europe qui s’est rachetée une virginité par la mission civilisatrice de la colonisation. Mais la colonisation de l’Afrique qui suivit, au 19ème siècle, ne fit que remplacer l’esclavage par le travail forcé et imposa la dogmatisation de la notion de « race » afin de faire accepter à l’Afrique - vue comme un tout homogène, reléguée au bas de l’échelle de l’humanité - et aux européens, la supériorité de l’Homme blanc sur l’Homme noir. Avec sa cohorte de médecins, d’anatomistes et de cadres coloniaux, l’Europe se sert de la « race » comme d’un outil scientifique pour justifier sa domination et les bienfaits de la colonisation. Ce mot « race » que beaucoup utilisent encore, alors qu'il n'a aucune consistance scientifique, peine à être éliminé du language quotidien pour parler de l'espèce humaine.

Aux yeux des Français ou des Anglais, les pays d’Amérique étaient inférieurs car ils toléraient l’esclavage. Quant aux africains, ils étaient hors-jeux. En 1865, les Etats-Unis proclament l’abolition de l’esclavage mais pas la ségrégation. La liberté mais rien de plus !

Aujourd’hui, encore beaucoup en France, minimisent le rôle de notre pays et l’ampleur de la traite Atlantique. Ils préférent montrer du doigt, à l’instar de Gilles Boutiron sur Facebook, la traite arabe et dire que (je cite) « l'esclavage ne fut pas un génocide. Les esclaves étant considérés comme valeur mobilière dans le code noir, je ne vois personne ayant intérêt à massacrer ses biens. »

Tourner cette page de l'histoire pour vivre sereinement. C'est du passé très lointain

Non, ce passé n’est pas si lointain que cela car il concerne les arrières-arrières-grands-parents de mes enfants et l’esclavage, ce système criminel, a façonné notre monde d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, au Brésil, aux Etats-Unis ou ailleurs, le simple fait d’être jeune, noir et pauvre peut vous conduire à être abattu en pleine rue. Aux yeux des classes dirigeantes, les jeunes noirs seront toujours rien que des noirs, potentiellement tous des bandits, tous des sous-citoyens, dévisagés à cause des cheveux, des accents ou de l’endroit où ils vivent. La classe dirigeante a toujours des préjugés et 130 ans après l’abolition de l’esclavage, les afro-brésiliens restent la population la plus pauvre du pays. Des citoyens de seconde zone dans un monde clivé entre noirs et blancs.

En France, de nos jours, les plafonds de verre existent toujours pour les noirs, pourtant libres et égaux en droit dans notre pays. Ces plafonds de verre sont la résultante de notre culture collective pas assumée et que le politiquement correct ou la négation des évidences ne brisent pas. Les antillais subissent encore l'esprit du BUMIDOM, pourvoyeur du « Rêve Français », en métropole où ils et elles sont « relégués » aux jobs de services aux blancs (infirmières, postiers, jardiniers, laborantins, faire-valoirs dans les films, ...) jamais de postes à responsabilités … sauf à la marge. Plus on monte dans l'échelle des hiérarchies, plus la couleur s’éclaircie et plus il y a de testostérone. Rien n'est encore réglé dans les esprits métropolitains. C'est désagréable à entendre mais c'est la cruelle réalité. « Monsieur Leeb et ses nombreux compagnons et compagnes du monde raciste non raciste ne se sont jamais demandé ce qu’être Blanc leur donnait comme privilèges. […] Le racisme structurel, ce sont les crimes racistes impunis, la manière dont le racisme contamine la société, la culture, les arts, la politique, dont il constitue un obstacle à l’égalité, impose des critères de beauté, d’intelligence, de succès. » relève Françoise Vergès. Quant à tourner la page, si les « testings » ne montraient pas qu'avec la peau noire ou un nom arabe, il est bien plus difficile de décrocher ne serait-ce qu’un entretien, alors oui, nous pourrions commencer à nous dire qu'il est temps en effet. Mais tant qu'il faudra deux fois plus d’énergie à un noir, pour démontrer ses qualités, qu'à un homme blanc des beaux quartiers, parce que les vieux schémas coloniaux et suprémacistes blancs sont toujours à l'œuvre chez nos dirigeants, alors non, nous ne tournerons pas la page. Ce problème social et bien un problème racial.

Mais ce n'est pas en le ravivant sans cesse que cela arrangera les choses.

Et puis « le raciste non raciste » a deux ou trois arguments qu’il répète à l’envi : « Je ne suis pas raciste, ma meilleure amie est noire (ou arabe) », « On ne peut plus rire de rien », « Mais ça fait rire des Noirs ! (des Arabes, des gays, des femmes…) ». Ainsi donc on laisse aux noirs le soin de supporter les affronts de l'histoire qui impactent encore leur vie pour ne pas raviver une mauvaise conscience chez nous ? La France a vraiment un problème pour assumer son passé d'oppresseur. Cela me fait penser à la polémique qui est apparue lors de la sortie du film « Indigènes » où les braves gens disaient qu'il ne servait à rien de raviver les douleurs issues de la guerre d'Algérie. Cela, alors que l'on n'hésite jamais à parler de l'oppression Nazie... mais c'est vrai que là, c'etait nous les victimes. Moi j'appelle à ce que l'on regarde notre culture collective en face et qu'on accepte, pour mieux les combattre, ce que cela induit dans notre quotidien comme mécanismes ségrégationnistes ... même light pour l'immense majorité d'entre nous ... cela est très bien décrit dans le documentaire de Lucien Jean-Baptiste « pourquoi nous détestent-ils ? » ou bien encore dans le livre « Noire n'est pas mon métier » où seize actrices noires dénoncent, un racisme latent dans le cinémas français où « l'imaginaire est encore empreint de clichés hérités d'un autre temps » comme l'explique l'actrice Aïssa Maïga, co-autrice de ce livre.

L’objet de ce texte était donc de poser, de nommer le problème afin de se donner les moyens de le résoudre, d’essayer de faire comprendre que dans notre pays nous n’avons pas encore su analyser nos blocages collectifs issus d’une colonisation et d’un esclavagisme national pas assumés. En effet, si nous parvenons parfaitement à dire que les problèmes raciaux et stigmatisants qui engendrent violences et ségrégation aux Etats-Unis, proviennent de l’histoire esclavagiste de ce pays, il est toujours étrange de remarquer que ce mécanisme est nié dans la Patrie des Droits de l’Homme. L’esclavage n’a pas existé à cause du racisme, mais c’est l’histoire du racisme qui est liée à celle de l’esclavage. Ainsi, si nous nions cela, il nous est parfaitement impossible de détricoter les mécanismes de pensées ségrégationnistes issus de notre pensée collective, héritage des structures fondamentales des sociétés esclavagistes. Dès lors,  si nous nions cela, jamais les murs ne pourront s'effondrer, les plafonds de verre se briser et le vivre ensemble de prendre tout son essor pour une vie durable, fraternelle et pacifique. De ce que l’on fera de ces inégalités, cela dépend complétement de nous.

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